L’introduction en bourse de SpaceX en cette fin de semaine est devenue la plus importante de l’histoire. Après avoir levé 75 milliards de dollars la veille, lors de la cotation du 12 juin sur le Nasdaq, les actions de l’entreprise ont clôturé à 160,95 dollars, valorisant SpaceX à environ 2 100 milliards de dollars.
L’offre de rachat interne de décembre 2025 valorisait l’entreprise à autour de 800 milliards. En cinq mois, et après l’absorption de xAI, l’entreprise américaine spécialisée dans l’intelligence artificielle créée par Elon Musk et Igor Babuschkin en 2023, le prix réclamé au marché public a donc plus que doublé. Rapporté aux seuls revenus, il représente plus de quatre-vingt-dix fois les ventes, un multiple que seule une promesse messianique peut soutenir.
Pour comprendre ce mécanisme il faut lire le prospectus de 400 pages 1 que SpaceX avait rendu public avant son introduction en bourse non pas comme un « business de fusées ». Ce qu’Elon Musk a mis sur le marché est en réalité la première stack régalienne physique privatisée dans laquelle l’accès à l’orbite, la connectivité mondiale, le calcul et l’intelligence artificielle sont réunis en une seule entité et sont contrôlés, par construction statutaire, par un seul homme, lui-même.
Pour comprendre la profondeur de cette dynamique, il faut se tourner vers George Dumézil et son hypothèse des fonctions tripartites (sacerdotale, guerrière, productrice). Elon Musk est en train de reconstituer l’unité des trois fonctions en dehors de l’État, pour la première fois dans l’histoire moderne : la fonction messianique avec l’accès à l’orbite, la conquête de la Lune et de Mars, ainsi que l’ambition d’une civilisation multiplanétaire qui étendrait « la lumière de la conscience jusqu’aux étoiles » ; la fonction guerrière avec les lancements de sécurité nationale et Starshield ; la fonction productive avec Starlink et le calcul. Cette unité trifonctionnelle est précisément ce que l’aventure démocratique post-1789 puis l’ordre managérial occidental post-1945 avaient dissous et ce que le prospectus prétend désormais réconcilier sous une coquille privée.
Trois entreprises distinctes cohabitent au sein de SpaceX : les lanceurs, dans le segment Espace ; Starlink, dans le segment Connectivité ; le calcul, Grok et X hérités de xAI absorbée le 2 février 2026, dans le segment IA. Si le prospectus s’efforce de faire croire qu’elles n’en forment qu’une seule, l’analyse financière en dit autrement.
Selon une enquête publiée par le VC Corner 2, les deux activités physiques, l’Espace et la Connectivité, qui pèsent respectivement 370 et 1 600 milliards, ne représentent pas plus de 7 % du marché total adressable de 28 500 milliards de dollars que le prospectus vend aux investisseurs. Le reste, soit 26 500 milliards, est logé dans le segment de l’intelligence artificielle, dont 22 700 milliards pour les seules applications d’entreprise, c’est-à-dire dans l’activité qui a jusqu’ici perdu de l’argent et dont la demande finale reste à démontrer.
En complément de la lecture des plus de 400 pages du prospectus parue dans ces pages, nous avons choisi d’isoler certains passages révélateurs, en les lisant pour ce qu’ils avouent davantage que pour ce qu’ils affirment, puis en les confrontant à trois grilles que le récit officiel préfère éviter.
La première est le souvenir du « financement par les fournisseurs » qui a précédé l’effondrement de la bulle Internet. La deuxième est la commoditisation accélérée des modèles d’intelligence artificielle. La troisième est l’écart désormais documenté entre les promesses de l’IA et son retour sur investissement réel.
À ces trois grilles s’ajoute, en filigrane, la seule question qui nous importe réellement : que révèle cette charte privée sur le levier que la France et l’Europe peuvent actionner ?
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